Le traitement des traumatismes

Le nombre de personnes qui souffrent d’un ou plusieurs traumatismes sont probablement bien plus nombreuses qu’on ne l’imagine.

 

On a tendance à considérer que le traumatisme est lié à un évènement extraordinaire et qu’un tel évènement a pour conséquence automatique un traumatisme chez les personnes impliquées. Ces deux postulats ne sont pas justes.

 

Le traumatisme ne se définit pas tant en terme d’évènement qu’en terme d’effet sur la personne qui a été si « dépassée » par ce qui arrivait qu’une énergie en elle est restée figée, entraînant de multiples symptômes au fil du temps.

 

Aussi, un évènement en apparence insignifiant peut avoir des effets débilitant sur une personne qui n’arrive pas à le gérer sur le moment. Le comportement autoritaire d’un père peut traumatiser un enfant qui se sent menacé. La remarque acerbe d’un patron vis-à-vis d’un employé peut devenir obsédante et provoquer une dépression si elle vient se fixer sur un terrain propice.

 

Bien entendu, il existe de nombreuses approches thérapeutiques qui abordent ce problème sous des angles très différents. L’idée la plus répandue est qu’il faut en parler. Déjà, concernant un traumatisme je serais très prudente dans la mesure où tout le monde n’est pas capable de recevoir une telle confidence. En conséquence, la réaction que l’on obtient aggrave souvent le problème. La personne à qui on s’adresse peut essayer de minimiser (« Mais ce n’est rien ! » « Cela s’est passé il y a tant d’années ! »), de nier le problème (« mais non ! Ce n’est pas possible ! ») et vous avez l’impression qu’on ne vous croit pas. Pire, elle peut répéter à quelqu’un ou bien donner des conseils totalement inadaptés pour se débarrasser d’une confidence qu’elle ne souhaite pas entendre. Elle peut aussi vous culpabiliser… bref : Se confier n’est pas une décision à prendre à la légère. Il est préférable de choisir le cabinet d’un thérapeute plutôt d’un collègue de bureau…

 

Une fois en thérapie, ressasser les souvenirs traumatiques semble ne pas toujours aider le patient. Des études avec les vétérans du Vietnam ont montré quelque chose d’intéressant. Ces patients étaient suivi en thérapie traditionnelle (talk therapy). Ils étaient amenés à décrire leurs expériences. Cette écoute active et bienveillante de la part du thérapeute est bénéfique dans la mesure où elle permet de faire émerger des prises de conscience qui rendent l’individu plus conscient et plus libre de ses choix. Mais dans le cas d’un trauma, il n’est pas certain que ce soit la méthode la plus appropriée. Evoquer pendant des heures, des mois et des années les mêmes souvenirs ne fait pas nécessairement baisser l’intensité des symptômes. On a observé que ces vétérans continuaient de faire les mêmes cauchemars, d’être obsédés par les mêmes images, pris par les même attaques de panique etc… Ils ne se réintégraient pas particulièrement mieux que les autres. En revanche, les vétérans qui ont expérimenté des thérapies psycho corporelles ou simplement du yoga ou certaines techniques de relaxation ont vu leur état s’améliorer et leurs symptômes diminuer d’intensité.

 

J’ai découvert récemment un auteur qui a travaillé dans cette lignée : Peter Levine. Il s’est intéressé aux réactions post-traumatiques et a avancé une théorie vraiment intéressante et crédible qui expliquerait pourquoi ces approches corporelles sont plus efficaces.

 

Face à un danger, on a l’habitude de dire que l’on réagit de deux manière : La fuite ou le combat.

Mais il y en a une troisième et je suis certaine que vous la connaissez : Quand on ne peut pas fuir ni se défendre, que fait-on ? On se fige.

 

Je suis certaine que vous avez déjà été dans cette situation. Vous vivez un stress important et vous ne pouvez ni fuir la situation, ni agir contre de manière active sur le moment.  Vous ressentez une poussée d’adrénaline très importante et néanmoins vous faite un effort surhumain pour ne pas exploser.

 

Cette « poussée d’adrénaline » est le moyen développé par le cerveau reptilien pour permettre de fuir ou de se défendre. Le cerveau reptilien est le premier cerveau, le cerveau le plus « archaïque » et néanmoins essentiel pour la survie de n’importe quelle espèce animale.

 

Cependant quand la fuite ou le combat n’est pas possible, alors l’animal se fige (« freezing response ») Cette réponse instinctive peut avoir ses avantages. Elle permet de temporiser, laisser le prédateur relâcher sa vigilance pour pouvoir fuir ou attaquer ensuite. Avoir l’air mort n’est pas aussi excitant pour un prédateur et un animal qui ne bouge pas ne va pas aussi naturellement stimuler son appétit. Elle permet aussi à l’animal de ne pas ressentir la douleur avec la même intensité s’il devait être finalement tué.

 

Quand on y pense, c’est la même chose pour nous…

 

Néanmoins, il y a une différence.

 

Le cerveau des humains s’est développé sur d’autres dimensions – « dernièrement » avec le cortex préfrontal.

 

En dehors des animaux domestiques, on n’a pas observé de symptômes semblables à ceux développés par les humains en cas de stress aïgu. Il semblerait que le stade « freezing response » qui correspond à une rétention de l’énergie délivrée par le cerveau reptilien, laisse place à une décharge de cette même énergie et ce, dès que c’est possible. Concrètement, cela veut dire qu’une antilope qui échappe à l’attaque d’une lionne en restant figée, cachée derrière un buisson, va par la suite décharger son énergie résiduelle en bougeant.

 

Cette « suite » instinctive qui consiste à évacuer l’énergie déchargé par le cerveau reptilien mais retenue dans l’organisme lors de la « freezing response » est naturellement exécutée par les animaux, mais pas par les humains qui de par le développement de leur cerveau peuvent être inhibés et ne pas compléter le cheminement naturel prévu par le cerveau archaïque.

 

D’après Peter Levine, ce qui causerait les symptômes de stress post traumatiques serait le fait que cette énergie propulsée puis bloquée n’est pas évacuée. Elle reste bloquée et cela demande beaucoup d’énergie pour la maintenir ainsi. Les symptômes seraient l’expression de la nécessité de la maintenir ainsi.

 

Cette logique me paraissait bizarre jusqu’à ce que je comprenne que si l’on se laisse aller à reprendre le cours des choses là où on les avait laissé – au moment où on avait cette énergie en pleine puissance devant une menace insurmontable – c’est extrêmement effrayant – terrorisant même – puisque les instincts en jeu à ce moment là nous dépassent.

 

Il s’agit de quelque chose d’ineffable. C’est propre à chacun, mais ce qu’il faut comprendre ici est que pour chaque traumatisme, il s’agirait en réalité des effets de l’interruption d’un processus naturel programmé dans notre cerveau pour faire face à un stress aigu (une menace pour sa survie) et revenir à la vie de manière fluide et saine.  

 

Les symptômes sont extrêmement divers. Voyiez si vous reconnaissez quelque chose chez vous.

 

-         Vous êtes anxieux et vous n’identifiez pas clairement pourquoi.

-         Vous avez des crises d’angoisse – même quand ce n’est pas objectivement justifié.

-         Vous ressentez un stress important.

-         Vous souffrez d’une phobie.

-         Vous avez des pensées récurrentes, des choses que vous n’arrivez pas à vous sortir de l’esprit.

-         Vous faîtes des cauchemars de manière répétée.

-         Vous souffrez de Troubles obsessionnels et compulsifs (TOC) : Vous devez vérifier 20 fois que gaz est bien coupé, que la porte est bien fermée, que le réveil va bien sonner etc…

-         Vous revivez constamment certaines situations qui vous font souffrir.

-         Vous avez des sensations d’étouffement.

-         Vous avez une addiction.

 

Tous ces symptômes ne sont pas nécessairement liés à une réaction de type stress post traumatique, mais c’est une possibilité d’autant plus que l’oubli est une réaction banale qui fait office de protection. On oublie en attendant d’être en mesure de gérer.

 

Maintenant, il faut aussi considérer le problème suivant : Il arrive que certains (pseudo) thérapeutes fassent remonter des supposés traumatismes à la mémoire. Il convient d’être extrêmement prudent dans ces cas là. C’est une question complexe, mais il semble que certains souvenirs ne sont pas valides – particulièrement lorsqu’ils sont suggéré par un thérapeute chez un patient vulnérable.

 

Le fait est que des évènements « mineurs » peuvent être traumatisants pour une personne et passer totalement inaperçu pour une autre. Si l’on souffre de tels symptômes, il n’est pas nécessaire d’aller chercher des drames ou des abus abominables dans un lointain passé.

 

La solution d’après Levine réside dans le fait de reprendre le processus mis en route lors de l’évènement traumatisant là où il a été interrompu et de l’amener à se compléter. Pour cela, il s’appuie sur le présupposé que le corps a une intelligence innée – cette même intelligence qui fait qu’il se guérit tout seul dans le cas d’une plaie par exemple -  et que s’il est « écouté » dans un cadre sécurisé et sécurisant, il amènera la personne à compléter le processus naturellement.

 

Cette théorie expliquerait pourquoi les approches psycho-corporelles sont efficaces contre les symptômes de stress post traumatiques.

Elle suggère aussi que potentiellement n’importe qui peut en souffrir parce que tout le monde peut avoir vécu une situation perçue comme « ingérable » sur le moment et s’être « figé » en conséquence.

Les symptômes apparaissent quand le processus qui consiste à sortir de cet état figé n’est pas complété. Le souvenir de l’évènement peut être inconscient ; le processus en cours reste en suspens et « attend » les conditions adéquates pour être complété.